Il n'est rien d'ésotérique ou de mystérieux dans l'art de fumer la pipe, goûter à ce plaisir relève néanmoins, en plus de quelques règles, d'un certain nombre de hasards providentiels.

Dès lors, que vous soyez fumeur de pipe expérimenté ou débutant, un certain nombre de règles s'imposent, qui ne seront pas une garantie contre tous les risques mais au moins les limiteront.

La première de ces règles consiste à choisir la bonne porte. Pour acheter sa pipe, surtout la première, il convient impérativement de s'adresser à un spécialiste.

Si vous débutez et n'avez souhaitez acquérir, la plus naturelle des sélections qui s'impose tout d'abord est celle de l'argent que vous consentez à débourser. Dans ce domaine, il est une règle qui connaît peu d'exception: plus une pipe est chère, plus elle a de chances d'être de bonne qualité.

Trois facteurs essentiels déterminent le prix d'une pipe de bruyère: sa taille, car plus elle est grosse, plus elle est chère; le dessin et la texture de son bois, c'est-à-dire la plus ou moins grande régularité de la disposition des flammes ou des oeils-de-perdix; et la qualité de sa fabrication.

Quant à la pipe en écume, son prix toujours élevé dépend avant tout de l'extrême rareté de sa matière qui n'a d'égale que sa fragilité. Mais si vous disposez de moyens de vous offrir pour votre première expérience une bruyère de chez Dunhill, par exemple, n'hésitez pas. Cas meilleurs sera votre première pipe, plus agréables seront vos débuts de fumeur et plus vous serez encouragé à explorer les merveilles du monde que vous venez de découvrir.

Mais aussi rassurez-vous si vos moyens sont peu limités, un véritable professionnel saura toujours vous proposer une gamme de pipes plus économiques, certaines moins parfaites mais tout à fait suffisantes pour vous assurer d'excellents débuts. Pour le reste tout est question de goût… et de chance.

Le plaisir de la vue: un fumeur lasse rapidement d'une pipe qui ne l'a pas séduit dès le premier coup d'œil.

Dans le cas d'une pipe de bruyère, si son allure générale, sa forme et ses couleurs vous plaisent, examinez-la plus attentivement. Tâchez de déceler l'éventuelle présence, très courant, de trous ou de petites failles mastiquées dans le bois. S'ils ne sont pas trop profonds, ils ne nuiront en rien à la qualité de la pipe. Mais sachez que tôt ou tard ils deviendront plus visibles. En revanche, s'ils sont profonds, la bruyère risque d'éclater un jour ou l'autre.

Quant aux pipes dont l'intérieur du fourneau présent des trous mastiqués, il convient de les éviter: leur goût très desagéable durant le culottage ne vous encouragera pas à persévérer.

La pipe doit vous plaire, certes, mais celle doit aussi convenir à votre physionomie - si la pipe vous plaît toujours, n'hésitez pas à la mettre en bouche et à observer votre image dans le miroir que le vendeur tient à votre disposition.

Et si vous hésitez encore entre plusieurs modèles, préférez le plus classique; choisissez une pipe de taille moyenne, mais riche en bois, c'est-à-dire don't le fourneau est suffisamment épais pour ne pas cahuffer trop rapidement; evitez aussi bien les trop grosses pipes, longues à fumer, qui découragent souvant les débutants, que les trop petites, qui vous laisseraient bien vite sur votre faim.

Optez pour tuyau assez long, qui aura la mérite de rafraîchire la fumée avant qu'elle arrive dans la bouche; entre deux pipes de taille égale et de même aspect, choisissez la plus légère, qui sera pélus agréable à tenir en bouche.

Si vous débutez, évitez aussi les pipes dites ' guillochées', qui ressemblent aux sablées: sculptées à la fraise ou au couteau, souvent plus solides que les pipes naturelles, elles peuvent néanmoins dissimuler dans le relief artificiel du bois de graves imperfections, abstenez-vous enfin de choisir entre de pipes à tête ovale, le tabac ne s'y consumant pas régulièrement.

Pour vous décider, faites appel à votre sens de toucher. Notion difficile à définir par les mots, qui traduit le plaisir que l'on éprouve à sentir un objet dans le creux de sa paume, à le manipuler, à le caresser.

N'oubliez pas non plus, au moment de choisis votre pipe, d'examiner le tuyau. Aujourd'hui, la moyenne partie des tuyaux des pipes de bruyères sont façonnés en ébonite, et ceux des pipes en écume de mer en plastique ou en résine synthétique imitant l'ambre.

Leur aspect général est conditionné par le modèle de la pipe, mais les formes de la lentille et de l'orifice du conduit peuvent varier selon les goûts ou les nécessités du fumeur. Ces détails déterminent la façon dont la fumée arrivera en bouche et celle dont la pipe sera tenue entre les dents - choisissez une lentille adaptée à votre dentition, donc on choisira une lentille étroite qui se cale bien entre la canine et l'incisive ou une lentille large et plate, appelée ' queue de poisson'.
Un dernier détail vous aidera peut-être dans votre décision: la présence ou l'absence, vissé à l'extrémité du tuyau, d'un système censé filtrer nicotine et goudrons.

Le seul conseil qu'on puisse donner à leur égard est de les éviter pour conserver au tabac toute sa saveur, et à la pipe tout son plaisir, car les filtres ont la fâcheuse tendance d'augmenter la condensation à l'intérieur du tuyau et d'altérer la fumée en lui donnant un arrière-goût de vieille nicotine.
Si vous voulez diminuer les effets nocifs du tabac sans vous priver de ses qualités, mieux vaut ne pas avaler la fumée, fumer lentement et nettoyer souvent votre pipe.

Quelle pipe avez-vous choisie?

Presque à coup sûr une de ces pipes de bruyère. Leurs aspects présentent une variété infinie. Deux formes de barre constituent la première classification qui s'impose à l'œil le moins averti: les pipes à tige et tuyau droit (straight) et les pipes à tige et tuyau courbes (bent).

Parmi les straight, la plus simple et la plus répandue est la Billiard. Il s'agit d'une pipe droite aux lignes très pures, dont le fourneau vertical fait un angle droit avec le tuyau. L'angle entre le fourneau et la tige est un point important: plus il est aigu, moins la fumée est âcre. Plusieurs modèles classiques dérivent de la Billiard: le Poker, aussi connue comme Stand-up Poker; l'Apple ( elle existe également en bent); la Bulldog ( aussi avec un tuyau légèrement courbé); la Canadiènne, ; la Port; la Dublin ( une version plus légère de la Billiard); la Liverpool; la Lovat; la Prince.

Parmi les bents, la Bent elle-même, grand classique aussi répandue que la Billiard, dont chacun connaît la belle courbe en forme de S qui unit tête et tuyau. Son centre de gravité, plus bas, lui permet de paraître plus légère en bouche. Les pipes à virole ne sont pas recherchées pour leur seule solidité - pour protéger une partie particulièrement fragile de la pipe, la jonction entre le tuyau et la tige. La Bent Rhodanienne, robuste et trapue - elle est à l'opposé de la Bent Albert - considérée comme la plus élégante de la gamme des bents. La Churchwarden - particulièrement appréciée des fumeurs anglais et allemands.

En marge de ces modèles classiques de pipes en bruyère, il existe une catégorie de pièces exceptionnelles où les maîtres pipiers peuvent donner libre cours à leur créativité: les pipes dites free-hand, pièces uniques entièrement réalisées à la main et souvent ' sur mesure'.

Les autres pipes constituent aujourd'hui moins de cinq pour cent de la totalité des pièces vendues dans le monde. Et parmi ces pipes marginales, la plus prestigieuse demeure à juste titre la pipe en écume de mer. Outre sa légèreté, l'écume possède toutes les qualités requises pour être transformée en pipe: sa très grande porosité qui garantit la plus douce des fumées, et sa tendreté propre au façonnage et à la sculpture. Elle présente par contre un défaut de taille, son prix, dû à sa rareté, qui souligne un autre défaut en soi moins important, sa fragilité.

Parmi les pipes en écume, comme ne pas citer enfin la précieuse Calabash. Pièce rare et délicieuse, que l'on retrouvera dans la bouche de tous les Sherlock Holmes de cinéma.

Enfin, signalons que certaines vitrines présentent quelques modèles de pipes en terre ou en maïs. Les premières ont pour principal avantage de respecter au mieux la saveur du tabac, et pour principal défaut sa fragilité. Les pipes en maïs - parfois appelée pipes en écume de mer du Missouri, très courantes aux Etats-Unis, ne durent qu'un ou deux trimestres. L'excellente porosité du maïs permet une fumée douce et légère très appréciée outre-atlantique.

Ne cherchez plus de pipes en amiante ni de pipes en bois de violette. Les premières ont été interdites depuis la découverte de l'effet cancérigène de ce produit; les secondes, d'un bois fort rare, atteignaient des prix trop exorbitants.

Le Cullotage
Toute pipe de bruyère neuve doit être impérativement culottée avant son usage régulier.
La pipe deviendrait tout simplement infumable si son bois n'était pas d'abord apprivoisé.
Pour ce faire, il s'agit d'obtenir progressivement, sur la totalité de la paroi du fourneau, une couche de carbone, le ' culot'. Cette couche protégera de la combustion le fourneau de la pipe. Le culot n'est pas de la bruyère carbonisée - c'est justement ce qu'il s'agit d'éviter-, mais un dépôt des résidus du tabac brûlé. La couche doit s'étendre de façon régulière sur toute la paroi du fourneau. Le culottage exige toujours de la part du fumeur une attention de tous les instants, une surveillance constante des réactions de la bruyère pour éviter qu'elle ne brûle. Si le bois brûle, en effet, la nouvelle pipe risque fort d'être irrécupérable.
Seule une immense déception est garantie à ceux qui commenceraient par remplir le fourneau d'alcool, ou par l'enduire de miel, de confiture ou d'huile, dans l'espoir d'obtenir de sa pipe un meilleur goût.
Un peu de bon sens suffit pour comprendre que la bruyère, matière idéale pour la pipe tant qu'elle n'est pas brûlée, n'a nul besoin d'être dénaturée avant de remplir son rôle. Aucune pipe digne de ce nom ne résiste à ce traitement.
Alors comment procéder pour avoir les meilleures chances de réussir?
Avec beaucoup de patience, de modération, de vigilance.
Dans un premier temps, le fourneau ne sera bourré qu'au quart de sa hauteur, puis ce quart de tabac sera fume très lentement, pour éviter une trop forte élévation de la température du fourneau.
Un signe évident permet de s'apercevoir que la bruyère s'échauffe trop: lorsqu'elle 'transpire', que la tête de la pipe est humide. Il convient alors d'éteindre la pipe, et de ne la rallumé qu'une fois refroidie. Ce n'est qu'après 4 ou 5 pipes ainsi fumées qu'on pourra progressivement augmenter la dose de tabac. Après une vingtaine de pipes, on pourra remplir entièrement le fourneau.
Ce n'est qu'une fois obtenues une couche uniforme de carbone que la pipe sera définitivement culottée.
L'uniformité de cette couche s'obtient d'autant mieux que le culottage s'est effectué en remplissant progressivement sa pipe. : car le haut du fourneau, qui reçoit l'allumage, se culotte davantage et plus rapidement que le fond du foyer.
Cette période préliminaire est en général une corvée pour le fumeur. Rares sont les pipes dont on peut prétendre tirer un quelconque plaisir dès premières bouffées.
Le culottage de sa première pipe peut se relever être une opération à haut risque pour le débutant, incité par le mauvais goût qu'il obtient à renoncer pour toujours. Pour éviter ce désastre, il est conseillé au novice - comme d'ailleurs au fumeur expérimenté - de ne fumer qu'une ou deux fois par jour sa nouvelle acquisition, et surtout de ne pas chercher à la culotter le plus rapidement possible.
Les pipes en écume ne présentent pas ce danger dans la mesure ou elles sont généralement délicieuses dès la première bouffée.
Les pipes en terre sont agréables à fumer dès le début. Une qualité indispensable dans la mesure ou leur fragilité les rend éphémères. Il arrive que leur culottage se révèle difficile, la chaleur resserrant parfois les pores élargis. Pour éviter ce problème, il convient de fumer lentement durant le culottage - au moins les vingt premières pipes - et d'éviter les tabacs trop secs. La même précaution s'impose avec les pipes en porcelaine.
L`allumage
Comme dans toutes les autres circonstances de la vie, le feu doit être manié ici avec précaution. Car si une mauvaise combustion du tabac n'est pas bien grave, brûler le bois de son fourneau par manque d'attention est une faute qu'on ne se pardonnera jamais.
Le plus sûr, et en même temps le plus simple, consiste à tenir le fourneau de sa pipe à la verticale, puis tout en aspirant de petites bouffées, de promener la flamme sur toute la surface supérieure du tabac. L'opération exige de vérifier que toute cette surface est incandescente. Rien n'empêche non plus de souffler dans le tuyau une fois la pipe allumée, bien sûr légèrement, pour attiser le foyer et garantir une bonne répartition de la braise.

Le Savoir-fumer

Disons-le d'emblée, il n'est pas de règles pour bien fumer sa pipe. Si l'idéal consiste à la fumer paisiblement, à petites bouffées, l'essentiel demeure d'en tirer le maximum de plaisir.
La liberté est ici la règle, que seuls limitent d'une par l'échauffement excessif du foyer que provoquera une trop grande précipitation, et d'autre part ses extinctions répétées en cas de lenteur abusive.
Tous les bons fumeurs se retrouvent dès que la pipe est allumée, autour de trois règles impératives. La première consiste à laisser la cendre refroidir dans le fourneau avant de la vider. La deuxième concerne la façon d ont on doit la vider. Il suffit de retourner une pipe parfaitement bourrée et complètement fumée pour que le tas de cendre s'en échappe. Si la cendre ne tombe pas facilement, mieux vaut vider la pipe à l'aide d'un petit instrument conçu à cet usage. La troisième règle veut qu'on attende le complet refroidissement de sa pipe avant de la bourrer et de la fumer à nouveau.
Enfin, évitez de laisser traîner vos cendres, surtout si vous fumez un tabac rare.
Notons à l'intention des fumeurs paresseux ou trop maladroits, qu'il est possible de confier sa pipe à un spécialiste, marchand et réparateur, pour un nettoyage et un déculottage parfait.
Choisir sa pipe, l'aimer, savoir la fumer et l'entretenir pour en faire la compagne d'une vie: on mesure là le degré d'intimité, la véritable passion qui caractérise la relation entre le fumeur et ce petit objet de plaisir. Une relation ou la liberté, sensibilité, fantaisie entre en jeu, puisque l'amateur possède toujours plusieurs pipes parmi lesquelles il élit celle de son cœur selon les circonstances. Et si le cigare se rapproche de la pipe par ce qu'il entretient chez le fumeur, lui aussi, une passion de cette sorte de magie, où si l'on préfère à cette âme que donnent aux objets deux des lois humaines les plus essentielles: l'amour et le temps.



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